mercredi 7 octobre 2026
Décryptages

Combien d'opérations d'influence ? Ce que le décompte mesure, et ce qu'il ne prouve pas

Plus de 150 opérations d'ingérence détectées en Europe en 2025 : ce que ce décompte mesure vraiment, ce qu'il ne prouve pas, et pourquoi il se lit mal seul.

La rédaction16 août 20268 min de lecture

À retenir

  • Le chiffre de plus de 150 opérations liées à la Russie détectées en 2025 mesure autant l'activité des attaquants que la capacité des services qui les repèrent.
  • Une campagne très volumineuse, comme les 8 000 messages coordonnés du 22 septembre 2023, pèse une unité dans le total, quel que soit son effet réel sur le débat.
  • Le rang de deuxième pays européen le plus ciblé est une position relative : il ne mesure ni l'exposition propre du pays ni la qualité de sa défense.
  • Un décompte publié sans unité, sans périmètre et sans grandeur d'effet cesse d'être un indicateur de veille et devient un argument.

Un nombre s'est imposé cet été dans la conversation sur la campagne présidentielle française : plus de 150 opérations d'ingérence liées à la Russie détectées en Europe au cours de l'année 2025 par le Service européen pour l'action extérieure, rapporte La Tribune, qui situe la France au deuxième rang des pays européens les plus ciblés, derrière l'Ukraine. Le chiffre voyage vite parce qu'il est simple, daté et adossé à une institution.

Ce qui suit ne conteste pas ce décompte. La question posée est autre : que mesure-t-on exactement quand on compte des opérations d'influence ? Un total n'est jamais une observation brute. C'est le produit d'une définition, d'un périmètre de collecte et d'une règle d'agrégation, trois choix méthodologiques qui deviennent invisibles dès que le nombre est publié.

L'enjeu n'a rien d'académique. Le même chiffre sert à justifier un renforcement de moyens, à qualifier une séquence électorale et à répondre à une accusation. Un indicateur qui remplit ces trois fonctions à la fois a cessé d'être un thermomètre. Le travail d'analyse consiste alors à lui rendre ses conditions de production, et à dire ce qu'il autorise réellement à affirmer.

Ce que compte réellement un décompte d'opérations d'ingérence

La première question à poser à un agrégat est celle de son unité. Qu'est-ce qu'une opération ? Le droit français en donne une définition étroite : un décret de 2021 caractérise l'ingérence numérique étrangère par quatre critères cumulatifs, rappelle SensPo, soit l'implication d'un État ou d'une entité étrangère, une diffusion artificielle, automatisée, massive et délibérée, le passage par un service en ligne, et le caractère manifestement faux des allégations diffusées.

Ces quatre critères forment un filtre, pas une description du réel. Une campagne d'amplification qui déforme des faits exacts sans énoncer d'allégation manifestement fausse reste hors périmètre. Euronews décrit exactement ce cas de figure : après avoir visé Gabriel Attal, l'opération Matriochka a déplacé son attention vers Édouard Philippe, avec un mélange de faits réels et d'affirmations déformées. Le compte enregistre ce qui franchit un seuil juridique, pas ce qui produit un effet.

La règle d'agrégation pose le même problème. L'écosystème russe documenté regroupe des dispositifs durables, Doppelgänger, Portal Kombat, Matriochka et Storm-1516, actifs sur plusieurs années. Selon la convention retenue, une même marque vaut une opération, ou autant d'opérations que de campagnes distinctes. Sur les manipulations azerbaïdjanaises, franceinfo rapporte que Viginum a rendu une synthèse portant sur cinq campagnes menées entre juillet 2023 et février 2024 : cinq unités pour un seul dispositif.

Un chiffre de détections mesure d'abord la capacité de détecter

Rien n'entre dans un décompte qui n'a pas été vu. Cette évidence a une conséquence lourde : la série publiée mélange deux variations, celle de l'activité adverse et celle de la capacité d'observation. Quand un service gagne des moyens, des langues couvertes ou des accès aux plateformes, la courbe monte sans que rien n'ait changé du côté des attaquants.

Le dossier azerbaïdjanais l'illustre bien. franceinfo rapporte que Viginum documente ces opérations depuis trois ans et décrit le Groupe d'initiative de Bakou, créé en 2023 et présenté comme une ONG anticolonialiste, comme une officine de propagande d'État. Cette série existe parce qu'un service la produit. Ailleurs, l'absence de série ne prouve pas l'absence de campagne : elle signale d'abord l'absence d'observateur.

La détection précède aussi la comptabilité publique. Euronews rapporte que le SGDSN et Viginum avaient prévenu Gabriel Attal de la campagne le visant avant qu'il ne dépose plainte pénale pour ingérence étrangère provenant de réseaux russes. Entre le repérage d'une opération, sa qualification et son entrée dans un total annuel, il s'écoule un délai variable que le nombre final n'exprime jamais.

Deuxième pays le plus ciblé : ce qu'un rang dit et ne dit pas

La Tribune situe la France au deuxième rang européen des pays visés, après l'Ukraine. Un rang est une grandeur relative : il dépend autant de ce que subissent les autres que de ce qui vise le pays classé. Deux États exposés de façon identique se retrouvent à des rangs différents si l'un consacre à la détection des moyens que l'autre n'a pas, ou s'il publie ce que l'autre garde pour lui.

Un rang ne dit rien non plus de la gravité : il ordonne des volumes, pas des dommages. La lecture prudente le retient comme une information sur l'attention que des acteurs étrangers portent au terrain français, et refuse d'en déduire quoi que ce soit sur l'efficacité de la réponse française, question qui appelle d'autres mesures.

Volume, effet, impact : trois grandeurs que le décompte confond

Le meilleur test d'un indicateur consiste à le confronter à deux cas extrêmes. Premier cas : franceinfo rapporte que le 22 septembre 2023, après une conférence du Groupe d'initiative de Bakou à l'ONU, plus de 8 000 messages ont été postés sur X en quelques heures, dont 83 % reprenaient exactement les mêmes formulations. Volume massif, coordination flagrante, et pourtant, selon Viginum, le dispositif n'a pas obtenu la visibilité escomptée dans le débat public numérique francophone.

Second cas : SensPo cite l'annulation de l'élection roumaine de décembre 2024 comme le cas d'impact maximal observé chez un voisin européen. Une opération dont l'effet politique est allé jusqu'à la remise en cause d'un scrutin pèse, dans un décompte, exactement le même poids qu'une campagne saturée de messages sans audience. Une unité dans les deux cas.

Un indicateur qui accorde la même valeur à ces deux situations n'est pas une mesure d'intensité de la menace. C'est un inventaire d'événements qualifiés, utile à ce titre, à condition de ne jamais l'employer seul. Publié à côté d'une grandeur d'effet (reprise par des comptes authentiques, franchissement vers les médias établis, traduction en actes), il redevient interprétable.

Un décompte d'opérations est un inventaire, pas une mesure d'intensité : il dit combien de fois un seuil a été franchi, jamais ce qui s'est produit ensuite.

Quand l'indicateur entre dans le débat politique, il change de fonction

Le décompte est désormais un argument. La Tribune rapporte que trois candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle ont été visés en quelques jours : Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann par l'opération Storm-1516, Gabriel Attal par l'opération Matriochka, avec un procédé commun, la création de faux contenus usurpant l'identité visuelle de médias français, puis leur amplification massive sur les réseaux sociaux.

À partir de là, le chiffre autorise deux usages symétriques et également fautifs. Le premier impute à l'ingérence étrangère une contestation intérieure banale, en s'appuyant sur l'existence d'un total élevé. Le second refuse toute attribution au motif que le débat national suffit à expliquer la circulation d'un contenu. SensPo insiste sur la difficulté à distinguer le bruit endogène de l'ingérence étrangère, et note que cette confusion sert elle-même les commanditaires.

Pour l'analyste, la règle de prudence tient en une phrase : conserver la qualification employée par la source. Une opération est dite liée à un acteur étatique ; elle n'est pas dite commanditée par lui tant que la chaîne d'attribution n'a pas été publiée. Le glissement d'un verbe à l'autre ne coûte rien à celui qui écrit une note, et beaucoup à celui qui décide sur cette base.

Ce qu'un dispositif de veille publie à côté du décompte

Un total redevient exploitable dès qu'on l'accompagne de sa notice. Quatre mentions suffisent : l'unité comptée, le périmètre de définition retenu, la capacité de détection mobilisée sur la période, et la grandeur d'effet associée. Sans elles, la comparaison d'une année sur l'autre perd son sens, et la comparaison d'un pays à l'autre en a encore moins.

Cette exigence rejoint ce que l'Observatoire de l'Intelligence Économique documente sur la construction des indicateurs de veille, et ce que Le Fil de la Veille retrouve campagne après campagne dans ses comptes rendus : un chiffre publié sans notice finit par se retourner contre celui qui le diffuse. Sur la traçabilité, NewsCore (www.newscore.fr) relie chaque signal remonté au document qui l'atteste, ce qui rend un agrégat vérifiable ligne à ligne et raccourcit le délai entre la détection et la décision.

Questions fréquentes sur le décompte des opérations d'influence

Que compte exactement le chiffre de plus de 150 opérations détectées en 2025 ?

Il compte des dossiers qualifiés comme opérations d'ingérence liées à la Russie par le Service européen pour l'action extérieure sur l'année 2025, rapporte La Tribune. L'unité est le dossier ayant franchi un seuil de qualification, pas la campagne au sens journalistique ni le message diffusé. Deux dossiers d'ampleur très différente pèsent donc le même poids dans le total publié.

Une hausse du nombre d'opérations détectées signifie-t-elle que la menace augmente ?

Pas nécessairement. La courbe monte quand les attaquants produisent davantage, mais aussi quand les services chargés de les repérer gagnent en effectifs, en langues couvertes ou en accès aux plateformes. Sans indication sur la capacité de détection mobilisée, une hausse reste ambiguë et une stabilité ne vaut pas apaisement.

Le rang de deuxième pays le plus ciblé mesure-t-il l'exposition de la France ?

Non. Un rang ordonne des pays entre eux : il dépend du niveau constaté chez les autres et de l'effort d'observation de chacun. Il indique que des acteurs étrangers consacrent une attention soutenue au terrain français, ce qui constitue déjà une information de veille. Il ne mesure ni la vulnérabilité du pays ni l'efficacité des dispositifs qui y répondent.

Quels indicateurs employer à côté d'un simple décompte ?

Trois compléments sont prioritaires : la part des contenus repris par des comptes authentiques hors du réseau amplificateur, le délai entre première détection et qualification publique, et le franchissement vers les médias établis ou vers un effet matériel constaté. Ces grandeurs se rapportent à l'effet obtenu, là où le décompte se rapporte au seuil franchi.

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