mercredi 7 octobre 2026
Décryptages

La dépendance numérique se mesure-t-elle vraiment

Un Observatoire de la souveraineté numérique, une dépendance estimée entre 80 et 90 % : que vaut ce chiffre ? Analyse de ce qu'un indicateur de dépendance mesure et de ce qu'il ne mesure pas.

La rédaction1 septembre 20268 min de lecture

À retenir

  • Un taux de dépendance agrégé mélange des grandeurs incommensurables : parts de dépense, volumes de données, criticité fonctionnelle et coût de substitution.
  • La bonne unité de mesure n'est pas la part de marché du fournisseur mais le délai et le coût nécessaires pour s'en passer sans interrompre le service.
  • Le diagnostic partagé recherché par l'Observatoire de la souveraineté numérique exige d'abord des définitions publiées, sans quoi les chiffres ne sont pas comparables d'un rapport à l'autre.
  • Un indicateur de dépendance n'est utile qu'associé à une échelle de criticité : dépendre à 90 % pour un outil remplaçable en trois mois n'est pas un problème stratégique.

Le 26 janvier 2026, un Observatoire de la souveraineté numérique a été lancé par Anne Le Hénanff, ministre chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, et Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan. Sa mission est triple, telle que la présente le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan : dresser un diagnostic partagé des dépendances critiques, fournir des outils d'aide à la décision aux acheteurs publics et privés, et contribuer à l'orientation des politiques publiques.

Le mot important de cette mission est le premier : diagnostic. Un diagnostic suppose une méthode, des définitions et une échelle. Or le chiffre qui circule le plus largement dans le débat français, une dépendance de 80 à 90 % aux acteurs étrangers pour les logiciels et les services cloud, est repris de rapport en rapport sans que sa construction soit toujours explicitée. Horizons Publics, qui examine si la France peut encore inverser la tendance, le rapporte avec d'autres ordres de grandeur : 5 % du capital-risque mondial capté par l'Europe contre 52 % pour les États-Unis, et un manque de 105 milliards d'euros pour financer les infrastructures technologiques françaises.

Ce que Le Fil de la Veille a rapporté de ces travaux appelle une mise en perspective méthodologique. La question posée ici n'est pas de savoir si la dépendance est forte : elle l'est, personne ne le conteste sérieusement. La question est de savoir ce qu'un taux de dépendance mesure, ce qu'il agrège, et à quelle condition il devient un outil de décision plutôt qu'un argument de tribune.

Ce qu'un taux de dépendance agrège, et pourquoi c'est un problème

Un pourcentage de dépendance peut être construit sur au moins quatre bases différentes, qui ne donnent pas les mêmes résultats. La première est la part de dépense : quelle fraction du budget logiciel et cloud part vers des fournisseurs étrangers. La deuxième est le volume de données : quelle proportion des données traitées transite par des systèmes sous contrôle étranger. La troisième est la couverture fonctionnelle : combien de fonctions métier essentielles n'ont aucune alternative disponible. La quatrième est le coût de substitution : combien coûterait le remplacement.

Ces quatre bases divergent fortement. Une administration peut consacrer 85 % de sa dépense logicielle à des acteurs étrangers tout en n'ayant que 20 % de ses fonctions critiques sans alternative, si l'essentiel du budget est concentré sur de la bureautique remplaçable. Inversement, une dépense faible peut masquer une dépendance extrême si elle porte sur un composant sans équivalent. Un chiffre agrégé qui ne précise pas sa base ne permet donc aucune priorisation.

C'est la première contribution attendue d'un observatoire : publier ses définitions avant ses résultats. Sans cela, deux rapports produisant deux chiffres différents seront lus comme contradictoires alors qu'ils mesurent des objets distincts, et le débat public se déplacera de la méthode vers la polémique. Le Conseil national de l'IA et du numérique, qui plaide pour l'urgence d'organiser la coopération public privé et les communs numériques, souligne d'ailleurs que la construction d'un langage commun précède la coordination des actions.

Dépendance et vulnérabilité ne sont pas la même notion

La confusion la plus fréquente consiste à traiter la dépendance comme une vulnérabilité. Ce sont deux notions distinctes, et leur distinction est opératoire. La dépendance décrit un état : recourir à un fournisseur pour une fonction donnée. La vulnérabilité décrit une conséquence : subir un dommage si ce recours cesse ou se retourne. La seconde suppose la première, mais la première ne produit pas mécaniquement la seconde.

Le facteur qui transforme une dépendance en vulnérabilité est la conjonction de trois conditions : l'absence d'alternative mobilisable dans un délai acceptable, la criticité de la fonction concernée, et l'existence d'un intérêt divergent chez le fournisseur ou dans la juridiction dont il relève. Une dépendance qui ne réunit pas ces trois conditions est un fait économique, pas un risque stratégique.

Cette grille explique pourquoi les inventaires exhaustifs de dépendances produisent peu de décisions. Ils livrent des listes longues où l'essentiel se noie. Un diagnostic utile hiérarchise : il isole les dépendances critiques, c'est-à-dire celles dont la rupture arrêterait un service essentiel, et il documente pour chacune le délai de substitution réel. Le reste relève de la gestion fournisseurs ordinaire.

La bonne question n'est pas quelle part de nos systèmes vient de l'étranger, mais combien de temps il nous faudrait pour continuer à fonctionner sans eux.

Le délai de substitution, l'indicateur qui manque

Si un seul indicateur devait être retenu, ce serait le délai de substitution : le temps nécessaire, à budget disponible, pour remplacer un composant sans interrompre le service qu'il porte. Cet indicateur a trois qualités que le taux de dépendance n'a pas. Il est comparable entre organisations, il est directement actionnable puisqu'il désigne le chantier à ouvrir, et il évolue avec les décisions prises, ce qui en fait un instrument de pilotage.

Sa construction demande un travail que peu d'organisations ont mené. Elle suppose de connaître ses dépendances de second rang, celles de ses fournisseurs, et de tester la substitution plutôt que de l'estimer. Une bascule évaluée à six mois sur le papier se révèle souvent bien plus longue dès qu'on éprouve la reprise des données historiques, la reconstruction des habilitations et la conformité des interfaces.

Les outils d'aide à la décision destinés aux acheteurs publics et privés, annoncés dans la mission de l'Observatoire de la souveraineté numérique, trouveraient là leur usage le plus direct. Un acheteur n'a pas besoin d'un taux national : il a besoin de savoir, pour le lot qu'il attribue, quel délai de sortie le contrat lui garantit. C'est une exigence rédactionnelle avant d'être une exigence statistique.

Ce que la mesure de la dépendance demande à la veille

Produire ces indicateurs suppose une collecte continue sur des sources dispersées : avis d'attribution de marchés publics, documentation technique de fournisseurs, mouvements capitalistiques, décisions d'autorités de concurrence, publications de recherche sur les alternatives disponibles. Aucune de ces sources ne suffit seule, et la plupart sont multilingues. NewsCore (www.newscore.fr) couvre en continu des millions de sources dans de nombreuses langues, trie les signaux par IA et ramène chaque élément à sa source primaire, ce qui raccourcit le délai entre la publication d'un signal et son intégration dans un diagnostic de dépendance.

La deuxième exigence est méthodologique et interne : documenter l'échantillon et les définitions retenues, pour que la mesure soit reproductible d'une année sur l'autre. Un indicateur de dépendance dont la définition change entre deux exercices ne mesure plus une évolution, il mesure un changement de règle. L'Observatoire de l'Intelligence Économique insiste régulièrement sur ce point dans ses propres travaux : la valeur d'une série tient à la stabilité de son protocole, pas à la précision apparente de son dernier point.

La troisième exigence est de suivre les dépendances de financement autant que les dépendances techniques. Les ordres de grandeur relevés par Horizons Publics sur le capital-risque et sur le déficit d'investissement décrivent une dépendance en amont de la dépendance logicielle : sans capacité de financement, l'alternative technique n'atteint pas la maturité requise pour devenir substituable. Une veille limitée aux produits manque cette couche.

Hypothèses de travail sur ce que produira le diagnostic

Les scénarios suivants sont posés comme hypothèses de travail pour les prochains exercices, et non comme des prévisions.

La troisième hypothèse est la plus modeste et la plus efficace : elle ne demande pas de résoudre la question de la mesure nationale, elle rend la dépendance actionnable au niveau où les décisions se prennent réellement, celui du marché passé et du contrat signé.

Questions fréquentes

Que signifie une dépendance numérique de 80 à 90 % ?

Cet ordre de grandeur, rapporté par Horizons Publics pour les logiciels et les services cloud, décrit la part captée par des acteurs étrangers, principalement américains. Sa portée dépend entièrement de sa base de calcul : part de dépense, volume de données, couverture fonctionnelle ou coût de substitution. Ces bases donnent des résultats différents, et un chiffre présenté sans sa définition ne permet pas de hiérarchiser les chantiers, même s'il décrit correctement l'ampleur du phénomène.

Quelle est la différence entre dépendance et vulnérabilité numérique ?

La dépendance est un état, recourir à un fournisseur pour une fonction. La vulnérabilité est une conséquence possible, subir un dommage si ce recours cesse. Le passage de l'une à l'autre suppose trois conditions réunies : aucune alternative mobilisable dans un délai acceptable, une fonction critique, et un intérêt divergent chez le fournisseur ou dans sa juridiction. Sans ces trois conditions, une dépendance reste un fait économique ordinaire.

Quel indicateur suivre pour piloter une réduction de dépendance ?

Le délai de substitution, c'est-à-dire le temps nécessaire pour remplacer un composant sans interrompre le service qu'il porte. Il est comparable entre organisations, il désigne directement le chantier à ouvrir et il varie avec les décisions prises. Sa fiabilité suppose de l'éprouver par des tests de bascule partiels, car une estimation sur document sous-évalue presque toujours la reprise des données historiques et la reconstruction des habilitations.

À quoi sert un observatoire public de la souveraineté numérique ?

Selon le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, à établir un diagnostic partagé des dépendances critiques, à outiller la décision des acheteurs publics et privés et à éclairer les politiques publiques. Sa contribution la plus utile est probablement la première, à condition qu'elle commence par la publication des définitions et de la méthode. Le Conseil national de l'IA et du numérique rappelle de son côté que la coordination public privé suppose ce langage commun préalable.

Pour approfondir