La géographie de l'enquête en sources ouvertes et les angles morts qu'elle fabrique
Les enquêtes OSINT sur les conflits du Proche-Orient sont majoritairement conduites depuis l'Europe et l'Amérique du Nord. Ce que cette concentration change à ce qui est vu et à ce qui ne l'est pas.
À retenir
- La localisation des équipes d'enquête détermine leurs sources d'entrée, donc les faits qui entrent dans le corpus avant tout arbitrage éditorial.
- La distance protège la chaîne de garde et l'indépendance, mais elle éloigne du contexte linguistique et social qui donne son sens à une image.
- Un angle mort n'est pas un biais d'intention : il se corrige par la composition des équipes et par l'étendue linguistique de la collecte.
- Pour une cellule de veille d'entreprise, la même asymétrie existe à petite échelle entre le siège et les implantations locales.
L'enquête en sources ouvertes s'est imposée comme la méthode de référence pour documenter des faits auxquels les journalistes n'ont plus accès physiquement. Images satellite, vidéos publiées par des témoins, données acoustiques, registres administratifs ouverts : le matériau est disponible à distance, et cette disponibilité a suffi à déplacer le centre de gravité de l'investigation.
WIRED Middle East décrit ce basculement à propos des conflits du Proche-Orient et relève un point que peu de comptes rendus soulignent. Les enquêtes menées par des chercheurs de Forensic Architecture et de Bellingcat reconstruisent des attaques, à Gaza comme en Iran, et confrontent les récits officiels, mais elles sont majoritairement conduites depuis l'Europe et l'Amérique du Nord. La question posée est celle de la géographie de l'expertise.
Le Fil de la Veille a rapporté ce constat. Ce qui suit en examine les conséquences méthodologiques, sans procès d'intention : la concentration géographique d'une discipline produit des effets sur ce qu'elle voit, indépendamment de la rigueur individuelle de ceux qui la pratiquent. C'est précisément ce qui la rend intéressante à analyser.
Une expertise située : ce que dit la carte des enquêteurs
Une enquête en sources ouvertes commence toujours par une question, et cette question naît quelque part. Elle vient d'une actualité relayée dans un espace médiatique donné, d'une demande de rédaction, d'une conversation entre chercheurs. Le point d'origine détermine donc la sélection des sujets bien avant que le moindre arbitrage méthodologique intervienne.
Les moyens accentuent cette concentration. Accéder à de l'imagerie satellite commerciale, entretenir des serveurs, financer des juristes et des vérificateurs suppose des ressources qui se trouvent aujourd'hui principalement dans quelques capitales. Les structures capables de tenir une enquête longue sur des mois se comptent, et leur implantation reflète la géographie des financements plus que celle des faits à documenter.
Le résultat n'est pas un défaut de qualité, c'est un défaut de couverture. Les faits documentés le sont souvent avec une rigueur remarquable ; ce sont les faits jamais devenus des questions qui échappent. Un angle mort ne se repère pas dans les enquêtes publiées, il se repère dans la liste des sujets qui n'ont jamais été ouverts.
L'angle mort linguistique, le plus mécanique de tous
Une part importante du matériau d'une enquête en sources ouvertes est textuelle : légendes de vidéos, messages de chaînes locales, publications administratives, commentaires qui datent ou localisent une scène. Ce matériau existe dans la langue du terrain. Une équipe qui ne lit pas cette langue dépend de traductions, d'intermédiaires ou d'outils automatiques, et chaque intermédiaire ajoute une couche d'interprétation.
L'effet le plus insidieux ne porte pas sur la traduction des mots mais sur le repérage des sources. Trouver la chaîne locale qui publie en premier, reconnaître un compte réputé fiable dans une communauté, savoir qu'un terme employé signale une affiliation : ces compétences ne se substituent pas par un outil de traduction. Elles conditionnent l'entrée du matériau dans le corpus.
L'Observatoire de l'Intelligence Économique constate régulièrement, sur ses propres corpus, que l'ajout de sources en langue locale déplace fortement la date de première occurrence d'un fait, souvent de plusieurs heures et parfois de plusieurs jours. Le même mécanisme joue dans l'enquête sur les conflits : l'information existait, elle n'était pas dans le périmètre observé.
Distance aux sources primaires et solidité de la chaîne de garde
Travailler à distance modifie la nature de la preuve mobilisable. L'enquêteur éloigné manipule des copies, des captures et des fichiers déjà passés par plusieurs plateformes, souvent recompressés, parfois amputés de leurs métadonnées. La reconstitution de la chaîne de garde devient un travail à part entière, et sa qualité conditionne la valeur probante du résultat.
Cette contrainte a produit une école méthodologique exigeante : géolocalisation par recoupement d'éléments visibles, chronolocalisation par l'ombre et la météo, vérification croisée par imagerie indépendante. Ces techniques compensent réellement la distance, au point que leurs résultats sont désormais utilisés dans des procédures juridiques. Il serait erroné de présenter l'éloignement comme une simple faiblesse.
Reste que certaines vérifications n'ont pas d'équivalent à distance. Interroger un témoin, mesurer un cratère, retrouver un fragment, comparer un récit à l'état réel d'un bâtiment supposent une présence. Les enquêtes conduites depuis l'étranger produisent donc une catégorie de preuve précise mais partielle, dont les limites sont connues des praticiens et souvent ignorées de ceux qui les citent.
La distance ne fausse pas ce que l'on voit, elle décide de ce que l'on regarde.
Ce que la distance apporte, et qu'il serait imprudent de négliger
L'éloignement offre d'abord une protection. Documenter des faits qui contredisent un récit officiel expose, sur place, à des conséquences directes. Une partie de la production actuelle n'existerait tout simplement pas si elle dépendait d'équipes situées dans les zones concernées, et cette réalité pèse davantage que les considérations de méthode.
La distance apporte ensuite une forme d'indépendance vis-à-vis des pressions locales, qu'elles soient politiques, communautaires ou économiques. Elle facilite la publication de conclusions désagréables pour toutes les parties. Cet avantage est réel, même s'il se paie par une moindre connaissance du contexte dans lequel ces conclusions seront reçues.
Enfin, la concentration a favorisé la standardisation des méthodes. Des équipes proches géographiquement se sont formées mutuellement, ont publié leurs protocoles et ont établi des critères communs de vérification. Cette diffusion méthodologique constitue un acquis transférable, et c'est par elle que passera tout rééquilibrage crédible.
Ce que cette asymétrie change pour une cellule de veille d'entreprise
La même structure se rejoue à une autre échelle. Une direction installée au siège observe ses marchés à travers des sources sélectionnées au siège, dans les langues pratiquées au siège. Les implantations locales disposent d'informations qui ne remontent pas, faute de canal ou faute de qualification. L'angle mort n'a pas d'autre cause que la géographie du dispositif.
La correction passe par deux leviers indépendants. Le premier consiste à élargir la collecte à des sources en langue locale plutôt que de se contenter de la presse internationale qui les résume avec retard. Le second consiste à donner aux équipes locales un canal de remontée qualifié, avec des critères explicites, pour éviter que leur savoir reste conversationnel.
Sur le premier levier, l'outillage fait la différence. NewsCore (www.newscore.fr) couvre des sources dans plusieurs dizaines de langues, remonte les publications locales en même temps que la presse internationale et donne à l'analyste un accès direct au texte d'origine, ce qui réduit la dépendance aux résumés produits ailleurs. Le second levier reste, lui, une question d'organisation interne.
Hypothèses de rééquilibrage à surveiller
Première hypothèse : la formation se déplace plus vite que les financements. Les protocoles d'enquête étant publics et largement documentés, des collectifs régionaux se constituent et produisent des travaux locaux sans attendre l'arrivée de budgets. Cette trajectoire produirait une diversification par le bas, difficile à mesurer parce qu'elle passe par des publications peu visibles depuis l'Europe.
Deuxième hypothèse : les structures existantes internalisent la critique et recomposent leurs équipes, en recrutant des enquêteurs originaires des régions couvertes. Le rééquilibrage se ferait alors à l'intérieur des organisations du Nord, avec un gain net sur la compétence linguistique et contextuelle, mais sans déplacement du centre de décision éditorial.
Troisième hypothèse : rien ne bouge significativement, parce que la contrainte dominante reste le financement et que celui-ci suit ses logiques propres. Distinguer laquelle de ces trajectoires se réalise demande d'observer la provenance des signatures et des affiliations dans les enquêtes publiées, un indicateur simple, public et suivable dans la durée.
Questions fréquentes
Pourquoi les enquêtes OSINT sur les conflits sont-elles menées depuis l'Europe et l'Amérique du Nord ?
Parce que les structures capables de financer des enquêtes longues, d'acheter de l'imagerie satellite et d'assumer des risques juridiques y sont implantées, et parce que travailler à distance protège les enquêteurs de représailles directes. WIRED Middle East relève cette concentration à propos des travaux menés sur Gaza et l'Iran. Elle tient à l'économie de la discipline, pas à un choix de sujets.
Quels angles morts cette concentration géographique produit-elle concrètement ?
Principalement des angles morts d'entrée : sujets jamais transformés en question d'enquête, sources locales jamais repérées, contextes sociaux mal interprétés faute de familiarité. Ces effets portent sur ce qui n'est pas documenté plutôt que sur l'exactitude de ce qui l'est. Ils se corrigent par la composition des équipes et par l'étendue linguistique de la collecte.
Une enquête en sources ouvertes menée à distance est-elle moins fiable ?
Pas nécessairement. La géolocalisation par recoupement, la chronolocalisation et la vérification croisée par imagerie indépendante produisent des résultats solides, utilisés dans des procédures juridiques. La limite tient à la catégorie de preuve accessible : ce qui suppose une présence physique, témoignage direct, examen matériel, reste hors de portée et doit être signalé comme tel.
Comment une organisation réduit-elle le même biais dans sa propre veille ?
En élargissant la collecte aux sources en langue locale plutôt qu'aux seuls relais internationaux, et en ouvrant un canal de remontée qualifié depuis les implantations. Le premier levier est technique et se règle par le périmètre de sources ; le second est organisationnel et suppose des critères explicites, sans quoi le savoir local reste informel et ne rejoint jamais le corpus.